Maison Canler : travailler autrement

Installée depuis l’été 2015 dans de nouveaux locaux à Campagne-lès-Wardrecques, la Maison Canler s’est engagée dans une démarche de transformation profonde dont les bâtiments ne sont que la partie émergée.

1977 : François Canler fonde la maison éponyme, spécialisée dans le conditionnement de pommes de terre, et s’installe en plein centre de ce petit village du Pas-de-Calais. Avril 2009 : quand Benoit Decoëne reprend l’entreprise et ses six salariés, la marque est bien installée, tant auprès des producteurs que des distributeurs ou des consommateurs. Rapidement, son épouse Pascale le rejoins et ils se voient vite confrontés à un choix déterminant. « Nous avions besoin de nous étendre, mais c’était impossible sur le site historique, classé en zone agricole : le conditionnement de pommes de terre n’est pas considéré comme une activité agricole… » relève Pascale Decoëne. « D’une contrainte nous avons fait une opportunité : déménager d’accord, mais pour construire un bâtiment aussi propre que possible, capable de consommer mieux et de rejeter moins ».

Protéger la patate, protéger la planète

Six ans après la reprise de la société, l’exploitation émigre vers la zone d’activité la Porte multimodale de l’Aa et investit dans du matériel de pointe, installé dans 6500 mètres carrés de locaux adaptés et modernes. « Faire ce choix de la qualité, c’est organiser une chaîne de production courte en cherchant à réduire les chocs et blessures des produits », explique Pascale Decoëne. D’où par exemple l’achat de descendeurs capables de décharger les pommes de terre sans les abîmer.

Au-delà de cette chasse au gaspillage, l’ensemble des locaux est conçu comme un véritable petit écosystème, organisé pour réduire l’impact environnemental de l’exploitation : entre les pompes à chaleur et les VMC à double flux, les frigos fonctionnent à l’eau glycolée de préférence aux CFC, l’énergie qu’ils produisent est récupérée pour réchauffer les pommes de terre, la consommation d’eau est réduite au strict nécessaire, des moutons tondent les étendues d’herbe qui entourent le terrain et des poules picorent les déchets alimentaires…

Vertueuse, la démarche attire d’ailleurs l’attention de classes et d’associations, au point que l’école du village a réalisé en 2017 son petit carré à elle, sous forme de potager pédagogique où les enfants ont planté leurs propres pommes de terre.

Être un moteur

L’entreprise, elle, a bien grandi, passant de 6 à 13 salariés entre 2009 et 2018. Sa préoccupation environnementale affirmée se retrouve dans le dialogue qu’elle mène avec ses fournisseurs pour convaincre les uns et les autres de s’engager dans des dynamiques responsables. L’exploitation cherche à les accompagner très en amont. « Le but est de les inciter à revenir à des démarches plus agronomiques et à réduire le volume de pesticides, par exemple en installant des capteurs (OAD Outils d’Aide à la Décision) capables de les aider à ne pas multiplier les traitements préventifs » avance Pascale Decoëne.

Sans nécessairement aller jusqu’au bio : même si la Maison Canler propose à ses clients des pommes de terre bio dans sa gamme de produits, les contraintes et les risques sur la production de pommes de terres poussent plutôt à privilégier la démarche agro-écologique, sorte de troisième voie entre l’approche purement productiviste et la démarche bio. Pour convaincre et accompagner ses producteurs, la Maison Canler vient de recruter un jeune en contrat de professionalisation de l’ESA d’Angers, chargé de porter la bonne parole auprès des agriculteurs pour les aider à réduire leurs IFT (Indicateur de Fréquence de Traitements phytosanitaires) d’ici trois ans.

Entreprise libérée, entreprise délivrée

Et pourtant, cette approche responsable de la production comme son succès ne sont que la partie émergée de l’iceberg. « L’idée a toujours été de concilier l’approche environnementale et l’approche RH », insiste Pascale Decoëne. Dans la foulée d’un diagnostic RH mené en lien avec la CCI, elle et son mari ont fait le choix de se tourner vers le modèle de l’entreprise libérée. Une décision pas forcément simple à mettre en œuvre : passer d’une organisation pyramidale à un fonctionnement plus horizontal ne se fait pas en un jour et certains peuvent se sentir déstabilisés ou perdus dans les premiers temps. « Tous les salariés n’ont pas le même rapport à l’idée de se retrouver plus autonomes, sans recevoir la série de directives précises auxquels ils étaient accoutumés », explique Madame Decoëne. Ancienne institutrice, celle-ci est bien placée pour identifier les freins ou les incompréhensions que peut traverser un collectif face à une liberté dont il reste à savoir quoi faire, pourquoi et comment.

Pour que cela fonctionne, il faut donner davantage d’informations et d’éléments aux uns et aux autres : volumes de ventes et de commandes, attentes des clients, stratégie de l’entreprise… C’est en comprenant le sens de son travail et sa place dans le collectif que le mélange prend petit à petit.
Pascale Decoëne

D’où l’importance de s’appuyer sur une ambiance de travail traditionnellement très familiale pour favoriser le dialogue. Dans l’entreprise, les deux managers n’interviennent pas ou peu dans l’organisation quotidienne du travail : chaque matin, en fonction des commandes en cours, les salariés se synchronisent et déterminent eux-mêmes l’organisation de leurs missions. Tous les mardis, une réunion rassemble la totalité des salariés pour un temps d’échange qui permet à chacun d’accéder à un même niveau d’information sur la marche de l’entreprise, tout en désamorçant très tôt d’éventuels problèmes d’organisation ou de fonctionnement. Bilan des courses : après deux ans, le modèle est plébiscité et l’équipe a choisi à l’unanimité de poursuivre dans cette voie…

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